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28/06/2023
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L’Aube, histoire d’une terre de textile

Célèbre pour ses églises, ses vitraux et ses vins de champagne, l’histoire de l’Aube est intimement liée à l’essor de la filière textile.

Berceau de la bonneterie, ce département compte parmi les plus remarquables patrimoines industriels de France.

Plongez dans l’épopée de l’industrie textile auboise et découvrez les dessous de cette aventure Made in France !

Établissement Journé-Lefèvre, Troyes ©MARCUS - Archives de l’Aube

Le textile, une histoire qui débute au Moyen Âge

Hôtel de Vauluisant (XVIe siècle), Troyes ©Archives de l’Aube

L’histoire du textile aubois débute au Moyen Âge, plus précisément, au cours du XIIe siècle. À cette période, l’épicentre des activités textiles se concentre sur la ville de Troyes.

Les célèbres Foires de Champagne y attirent drapiers, tisserands et teinturiers venus faire commerce. Cet événement est un rendez-vous immanquable pour les artisans français, mais également pour de nombreux commerçants italiens profitant de cette émulation.

Les Aubois, majoritairement des tisserands, teinturiers, blanchisseurs, ou drapiers, mettent sur pied un nouveau pan de l’artisanat français : la bonneterie, qui produit des articles faits de boucles successives.

En 1505, les premiers statuts de ce savoir-faire sont déposés par une confrérie de bonnetiers qui devient, en 1554, la Communauté des maistres bonnetiers de la ville, faubourg et banlieue de Troyes.

Dérivé du mot « bonnet », ce terme englobe à la fois la coiffure, l’article fabriqué, le métier de l’ouvrier et les lieux de confection et de vente. Avec ce nom naît la fameuse bonneterie troyenne, particulièrement reconnue pour sa production de bas : le roi Henri II porte une paire de bas tricotée à Troyes lors du mariage de sa sœur en 1559.

Les membres de cette profession s’attèlent à fabriquer des « bonnets, bas, chaussons, gants, mitaines, calottes, broquins, burs, et autres marchandises tant de laine, fil, coton et estame » comme l’indique l’article V des statuts la corporation, rédigé en 1698.

En 1630, une première usine de manufacture de draps et de tricots ouvre ses portes à Troyes. Elle emploie des personnes démunies, recueillies à l’Hôpital de la Trinité des pauvres. La bonneterie prospère dans l’Aube avec l’importation, en France, du métier à tricoter anglais dès 1666. Bien que fortement encadré par la monarchie, l’usage de ce métier se répand peu à peu sur le territoire.

En 1700, Louis XIV autorise 18 villes à disposer de métiers. Troyes, ville de tissage réputée, est pourtant exclue de la liste à la demande des maîtres bonnetiers. De nouveaux ateliers, dotés de métiers à tricoter, apparaissent alors dans le département, comme à Arcis-sur-Aube, qui obtient une dérogation en 1733.

Place du Marché-à-Blé au XVIe siècle, Troyes ©Brunclair, S. - Le Deley, E – Archives de l’Aube

De la bonneterie à l’industrie textile

C’est finalement en 1746, que les quatre premiers métiers troyens sont installés dans manufacture textile de l’Hôtel Mauroy, où se trouve l’Hôpital de la Trinité des pauvres (aujourd’hui Maison de l’Outil et de la Pensée Ouvrière).
Un grand nombre d’enfants, démunis ou orphelins, prennent part à la production. Ces jeunes bonnetiers sont surnommés les « enfants bleus » en référence à la couleur de leur uniforme.

Les métiers permettent aux ouvriers de produire plus de 20 000 paires de bas et 5 000 bonnets durant l’année 1766. Par son envergure, cette fabrique marque un tournant dans l’industrie textile troyenne.

Cependant, la Révolution française marque un coup d’arrêt dans le développement de la production textile : le Comité général provisoire décide de supprimer des outils mécaniques dès 1789. Sous le Premier Empire, le blocus continental entrave à nouveau l’industrie.

 

Affiche Petit Bateau illustrée par Beatrice Mallet, 1932 ©Philippe Alès

Il faut attendre la Restauration, à partir de 1816, pour que la bonneterie auboise retrouve son dynamisme. Grâce à plusieurs inventeurs-mécaniciens, tels que Joseph-Auguste Delarothière, l’industrie augmente considérablement ses rendements.

Année après année cette activité se développe jusqu’à s’imposer dans l’Aube comme le premier secteur d’emplois du territoire. Ainsi, en 1846, l’Aube ne compte pas moins de 10 800 métiers à tricoter, disséminés dans des ateliers, aux quatre coins du département.

D’une grande qualité, cette production rayonne en France et en Europe. Le savoir-faire troyen est encensé lors des expositions universelles de Londres, en 1851 et de Paris, en 1867. La bonneterie auboise y remporte même plusieurs médailles d’or. Cette prospérité connaît une croissance continue.

Alors que le XIXe siècle est sur le point de s’achever, Pierre Valton inaugure, en 1893, à Troyes, la première usine de bonneterie Valton-Quinquarlet & fils. Elle prend, en 1920, le nom de Petit Bateau.

Musée de Vauluisant, Troyes ©ARTGE Pierre Defontaine

L’industrie textile de Troyes, une renommée mondiale

René Lacoste, 1922 ©Agence de presse Meurisse

Le début du XXe siècle sonne l’âge d’or de l’industrie textile auboise. En 1903, plus de la moitié des produits textiles français est fabriquée à Troyes. De grands noms apparaissent tels que les Poron, Gillier, Vitoux et Leboce.

Au total, une vingtaine d’entreprises familiales constitue le fleuron de l’économie locale, à la renommée internationale, avec la création de marques de renom comme Dim, Lacoste et Petit Bateau.

Ces entrepreneurs ne se contentent pas de tricoter et tisser des vêtements de qualité ; ils mettent en place toute une chaîne industrielle. De la construction des métiers à tricoter, à la teinture des fibres textiles, en passant par le filage du coton et la confection des aiguilles : tout est conçu dans le département.

Cette concentration de compétences et d’activités fait de l’Aube un bassin d’emploi extrêmement dynamique, que ce soit pour les hommes comme pour les femmes. En effet, en 1921, à Troyes, plus d’un ouvrier sur deux est une femme.
Aussi, les trois-quarts des Troyennes exercent une fonction, soit deux fois plus que dans le reste du pays. En 1930, ce secteur d’activité emploie environ 25 000 personnes.

Toutefois, les années 1950 apportent avec elles une transformation de l’économie. Le département débute une diversification de ses activités. La bonneterie est alors concurrencée par l’arrivée d’entreprises comme Michelin, Petitjean, ou Kléber. Une page se tourne, celle du glorieux monopole du textile.

Fête de la Bonneterie 1909 à Troyes ©Brunclair, S - Archive de l'Aube

Les années 1990, du déclin au second souffle

Décors de l'usine Petit Bateau ©ADT Aube

L’ouverture sectorielle opérée dans les années 1950 est suivie, dans les années 1980, d’un étiolement de l’industrie textile auboise. La mondialisation, ouvrant les marchés à la concurrence, favorise la délocalisation des entreprises souhaitant bénéficier d’une main d’œuvre moins onéreuse.

Toutefois, la filière textile trouve un second souffle dans les années 1990. L’implantation de centres de marques, ces magasins d’usine à prix doux, ravive la filière textile.
Troyes devient même la capitale européenne des centres de marques avec 200 enseignes et cinq millions de  visiteurs en 2022. Aujourd’hui, environ 3 500 personnes vivent encore directement de la bonneterie dans le département.

L’esprit d’innovation pousse les acteurs du secteur à s’associer pour perpétuer leur savoir-faire. En 2020, est créé, à l’initiative de la marque Petit Bateau, le Pôle d’excellence de la Maille 4.03.
Son objectif ? Redonner à Troyes son aura de capitale mondiale de la maille.
Sa stratégie ? L’union. En effet, ce collectif rassemble les industries, marques, universités et associations de la filière pour moderniser et réinventer la production auboise. Une maille performante, répondant aux enjeux écologiques et sociaux de l’époque, mais toujours Made in France.

Centre de marques McArthurGlen, Troyes ©ARTGE Pierre Defontaine

Le textile aubois, une culture du partage

Exposition Lacoste, Musée de Vauluisant, Troyes ©ADT Aube

De grands fleurons du textile poursuivent leur activité dans le département : Petit Bateau, qui fête ses 130 ans en 2023, Lacoste et TISMAIL détiennent toujours leur siège ou une filiale à Troyes. L’entreprise le Coq Sportif relocalise, quant à elle, une partie de sa production, dont les maillots du XV de France, dans ses ateliers de Romilly-sur-Seine.

Mais dans l’Aube, le textile est bien plus qu’une industrie, c’est un patrimoine à part entière qu’il convient de partager. Ainsi, le musée de la Bonneterie situé dans l’hôtel de Vauluisant, s’attache à mettre en lumière cette activité emblématique de Troyes.
Au fil des expositions, les visiteurs parcourent toute l’histoire de ce savoir-faire. Ils découvrent notamment les outils de production, des premiers métiers en bois aux machines perfectionnées.
Afin de célébrer les 90 ans de l’entreprise Lacoste, le musée met en exergue son histoire dans l’exposition « Lacoste, 90 ans de savoir-faire », visible jusqu’au 24 septembre 2023.

Fière de son patrimoine, Troyes met en valeur les vestiges de ses manufactures de textile. Ainsi, l’ancienne usine Journé-Lefèvre, aujourd’hui transformée en logementsa gardé sa silhouette d’antan et sa grande cheminée en brique, pour le plus grand plaisir des amateurs d’histoire.

L’industrie textile auboise, riche de plusieurs siècles d’innovations, est toujours en quête de nouveaux horizons. Aussi, l’entreprise de tricotage Bugis signe une collaboration ambitieuse avec l’Église de l’Aube pour la création de nouvelles chasubles.
Inspirées de l’art du vitrail, cher au département, ces créations ont été inaugurées lors de la messe de l’Ascension de 2023. Elles seront désormais portées en la Cathédrale de Troyes, pour chaque cérémonie religieuse où le blanc sera d’usage.

Cathédrale de Troyes, chasubles par Bugis ©Olivier Douard

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