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25/10/2023
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Les Gergoviotes : quand le plateau de Gergovie fait Résistance

Oubliés de la grande histoire de la Seconde Guerre mondiale, les Gergoviotes ont pourtant joué un rôle important dans la Résistance auvergnate, sous couvert de fouilles archéologiques sur le plateau de Gergovie.

Composé d’étudiants et professeurs réfugiés de l’université de Strasbourg, ce groupe a largement contribué à accroître nos connaissances historiques sur un secteur de la ville gauloise.

2023 sonne le 80e anniversaire de la rafle contre les membres de l’université strasbourgeoise en exil. Une exposition au Musée de Gergovie retrace cette pagre d'histoire jusqu'au 15 septembre 2024.
Plongez dans le récit extraordinaire de l’histoire des Gergoviotes !

Gergoviotes devant « La maison des étudiants » ©Archives_Chirent

L’exil de la faculté de Strasbourg

Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne déclenchant, dans la foulée, la Seconde Guerre mondiale.

Par son histoire, l’Alsace est une cible de choix pour l’armée allemande. C’est pourquoi le 2 septembre 1939, l’évacuation totale de Strasbourg est décrétée, obligeant environ 1 200 étudiants et 150 professeurs de l’université à fuir la région.

Certains trouvent refuge au sein de la faculté de Clermont-Ferrand, dans le Puy-de-Dôme. L’armistice du 22 juin 1940 entérine officieusement l’annexion de l’Alsace-Moselle par l’Allemagne. Les Allemands rouvrent les portes de l’université de Strasbourg, acculant les professeurs et étudiants à retrouver les bancs des amphithéâtres au plus vite.

Clermont-Ferrand, Puy-de-Dôme, Auvergne-Rhône-Alpes ©Fabien1309

Le refus de retourner en Alsace

Gergoviotes devant « La maison des étudiants », Puy-de-Dôme, Auvergne-Rhône-Alpes ©Archives_Chirent

Les universitaires refusent de répondre à l’injonction des Allemands et décident de préserver, par tous les moyens, l’université française de Strasbourg… Dans le Puy-de-Dôme !

Afin de mener à bien leur volonté d’indépendance, les professeurs doivent maintenir leurs étudiants à Clermont-Ferrand durant les congés d’été. Le professeur d’histoire moderne, Gaston Zeller, a une brillante idée : former une équipe de fouilles sur le plateau de Gergovie.

Le projet est validé par l’université et confié à l’archéologue Jean Lassus, rattaché à l’université de Strasbourg. Une vingtaine d’étudiants, originaires d’Alsace et de Lorraine, composent, au départ, le petit groupe. Les fondations du groupe des Gergoviotes se mettent en place.

La naissance du chantier de fouilles

Général de Lattre de Tassigny ©Calin Brezeanu

L’objectif de l’opération étant de permettre aux étudiants de rester en Auvergne, la construction d’un logement temporaire pour accueillir l’équipe de fouilles est la première tâche à accomplir.

Le général de Lattre de Tassigny, alors basé au château d’Opme, apporte son soutien pour mettre sur pied un bâtiment sur le plateau de Gergovie.

Encadrés par l’architecte parisien Jacques Cazalières, les archéologues en herbe construisent leur résidence temporaire. À la fin de l’été 1940, la « maison des étudiants » sort de terre. Très vite, ce lieu devient un refuge pour de nombreux jeunes, coupés de leur région d’origine, désormais rattachée au Reich.

Les fouilles peuvent débuter. Elles se concentrent sur le « Quartier des artisans » et les remparts de Gergovie. Entre 1941 et 1943, les étudiants effectuent de nombreux sondages permettant la mise au jour de plusieurs vestiges.

Un fort sentiment de communauté les lie autour de leur activité. Le groupe d’universitaires décide de celer son identité en se baptisant les « Gergoviotes ».

Chantier de fouilles du « quartier des artisans » ©Musée Bargoin_clermont Auvergne Métropole

Un chantier archéologique édifiant

Jean Lassus, directeur scientifique du projet, porte une grande ambition pour ces fouilles. Dès 1940, il projette de transformer cette initiative insolite, en une école d’archéologie nationale.

Pour ce faire, il escompte s’appuyer sur ce lieu hors pair, occupé par l’Homme depuis le Néolithique et théâtre d’une des batailles les plus significatives pour le récit national : la bataille de Gergovie et le triomphe de Vercingétorix sur Jules César.

Financées par le Centre National des Recherches Scientifiques, les fouilles sont co-dirigées par les professeurs Lassus et Hatt. Ce soutien du CNRS permet aux Gergoviotes de bénéficier d’un matériel important tel que des wagonnets de déblayage. Le plateau de Gergovie fait l’objet d’une demande de classement et d’expropriation afin de préserver les traces archéologiques.

Fouilles de Gergovie ©David Lofink

Une nouvelle sociabilité étudiante et résistante

Le site de fouilles et « la maison des étudiants » deviennent le cœur d’une nouvelle sociabilité universitaire et résistante. Une fresque campagnarde, offerte par le peintre René Kuder, ainsi que les blasons de dix villes alsaciennes et lorraines, décorent les murs de l’établissement.

Fortement attachés aux valeurs de la République française, les Gergoviotes accrochent une gravure de De Lattre représentant un soldat de la Révolution française accompagné de la devise « Liberté, égalité, fraternité ou la mort ! ».

C’est dans ce refuge, au fil des Noëls « à l’alsacienne » et autres festivités du calendrier, que se crée une véritable famille de substitution, en attendant de retrouver Strasbourg et ses proches. Mais très vite, l’attente passive ne suffit plus, la volonté d’agir gagne le groupe.

« La maison des étudiants » à Gergovie ©Archives_Chirent

Des archéologues résistants

Les Gergoviotes ne sont pas un mouvement de résistance en tant que tel. Toutefois, une soif d’action et d’engagement patriotique anime ses membres, les poussant à mener des actions collectives ou individuelles contre l’occupant et les acteurs de la politique collaborationniste du maréchal Pétain.

La création, par le professeur de philosophie Jean Cavaillès, du mouvement « Libération-Sud », au sein même du village de Gergovie, renforce l’engagement de la majorité des étudiants du plateau. Emmanuel d’Astier de la Vigerie, Raymond et Lucie Aubrac, tous résistants, embarquent avec eux de nombreux Gergoviotes luttant contre la morosité et le désœuvrement.

D’abord de simples chahuts d’étudiants, les actions menées par le groupe se structurent rapidement dans un nouveau mouvement résistant nommé « Combat ».

Carte d'identité du réseau Combat à la Libération 1944

1942, l’heure du « Combat »

Jean Cavaillès

Les Gergoviotes sont le terreau de la résistance estudiantine d’Auvergne. Ils grossissent les rangs des nouvelles organisations de Combat : treize, dont son instigateur Jean-Paul Cauchi, entrent dans le groupe-franc « Combat-Étudiant », tandis que dix autres, au moins, participent activement aux actions.

Fondé en janvier 1942, le mouvement intensifie les actes de rébellion contre l’occupant nazi et les collaborationnistes. Destruction de kiosques, fabrication de faux papiers, passages clandestins de familles juives, ou encore réception d’armes pour les maquisards, sont les activités récurrentes du groupe.

Le 30 avril 1942, les étudiants lancent leur première bombe sur l’immeuble d’un soutien de Jacques Doriot. D’autres suivront, malgré les échecs dus à la fabrication artisanale des explosifs. À partir de 1943, le climat se durcit, certains Gergoviotes sont arrêtés. Il devient de plus en plus risqué de se réunir à « la maison des étudiants ».

 

Les rafles de 1943

À partir de 1943, les universitaires de Clermont-Ferrand sont pris pour cible par la Gestapo. Le 25 juin, les nazis perquisitionnent le foyer étudiant la Gallia. Trente-neuf étudiants, dont sept Gergoviotes, sont déportés à Compiègne, puis en Allemagne.

Le 25 novembre, ce sont tous les universitaires qui sont interpelés par la Gestapo et la Luftwaffe. Au total, 1200 professeurs et étudiants sont arrêtés. Un collégien est abattu au cours de cette journée et le professeur Paul Collomp est assassiné.

Tract de l'Union des étudiants patriotes à la suite de la rafle du 25 novembre 1943 ©Bibliothèque du patrimoine Clermont-Ferrand

Cette opération, dont l’objectif était d’arrêter dix-sept personnes identifiées comme résistantes, a fait l’objet d’une aide particulière : celle de Georges Mathieu, auparavant adjoint de Jean-Paul Cauchi au sein de « Combat-Étudiant ».

Après vérification des identités, 104 personnes sont déportées. C’est la fin de l’histoire des Gergoviotes. Mais le souvenir de leur engagement marque le plateau de Gergovie.

En hommage à leurs camarades disparus et pour commémorer leurs quatre années passées sur le plateau de Gergovie, une cérémonie se déroule le 15 août 1951, à l’emplacement de « la maison des étudiants ».

C’est le général de Lattre de Tassigny qui préside cette commémoration. Depuis, la cérémonie annuelle du 8 mai 1945 de La Roche-Blanche-Gergovie débute, sur le plateau, devant la stèle commémorative de l’université de Strasbourg et des Gergoviotes.

Cérémonie de 1951 à Gergovie ©Archives_Chirent

 

L’exposition « Les Gergoviotes » comme mémoire

2023 marque les 80 ans de cette rafle contre l’université de Strasbourg. Afin de porter la mémoire des Gergoviotes, le musée de Gergovie consacre toute une exposition à l’engagement de ses universitaires. 

Cette exposition dédiée aux Gergoviotes est conçue par le musée de Gergovie et la Maison des Sciences de l’Homme de Clermont-Ferrand (Université Clermont Auvergne/CNRS).

Dédié à l’histoire de Gergovie, ce musée plonge les visiteurs au cœur de la célèbre bataille où les troupes de Jules César ont déposé les armes face à Vercingétorix.

Avec plus de 600 mètres carrés d'exposition, les collections vivantes et interactives de cette institution reconstituent avec minutie, ce moment fondateur de l’histoire de France.

Grandement impliqués dans les fouilles archéologiques du plateau de Gergovie, les Gergoviotes ont participé aux découvertes mises en exergue par le musée.

Aussi, jusqu'au 15 septembre 2024, l’établissement met à l’honneur leur histoire hors du commun.

Pour en savoir plus sur le Musée de Gergovie.

Musée de Gergovie ©Musée de Gergovie
 

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